MES ANCÊTRES

Dès mes premières leçons d’histoire à l’école du village de St-Esprit, j’ai été sensibilisé au rôle important qu’ont joué les «filles du roi» lors de l’établissement des premiers colons français en terre québécoise. Mais c’est cinquante ans plus tard que j’ai réalisé, que non seulement ces filles n’étaient pas des personnages légendaires, mais que plusieurs de ces huit cents femmes s’inscrivaient sur la liste de mes ancêtres. Mais qui étaient ces femmes pionniers ?

LES DEVANCIÈRES OU DES FILLES À MARIER

Des femmes et des filles avaient émigré au Canada, de 1608 à 1663, recrutées par des communautés religieuses et des seigneurs, mais en très petit nombre.

«De 1634 à 1663, plus de 200 filles célibataires viennent s'établir en Nouvelle-France. Prises en charge par les communautés religieuses, elles portent le nom de filles à marier. En 1654, c'est la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, qui s'occupe de l'envoi d'une dizaine de filles à la colonie sous la conduite de religieuses».

Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec des origines à 1791, Montréal, 1995.

Appelées les devancières, elles se distinguent des filles du roi parce que le voyage et leur établissement au sein de la colonie n'est pas financé par le roi de France.

LES FILLES DU ROI, DES FEMMES IMMIGRANTES

Elles seront plus de huit cents filles à faire la traversée de l'Atlantique, à venir fonder une famille et peupler le pays entre 1663 et 1673. Femmes immigrantes dont le départ vers l'inconnu était volontaire, elles sont envoyées en Nouvelle-France pour répondre aux besoins de peuplement de la colonie.

«Les filles du roi, tout comme leurs devancières, ont été des femmes courageuses (...) Émigrer vers des colonies lointaines, peu sûres et au climat difficile, était une aventure à tenter pour des hommes, mais fort mal vue à l'époque pour des femmes.»

Sylvio Dumas, Les filles du roi en Nouvelle-France, Québec, 1972.

Elles sont néanmoins parties, quittant la France pour ne plus revenir. Elles débarquent dans un pays jeune, où tout est encore à faire, où tout reste à bâtir.

Un peu plus de la moitié de ces filles sont des orphelines, sans dot et donc sans avenir, et la majorité ont moins de 25 ans. Si la plupart sont originaires de Paris, les autres proviennent des provinces environnantes dont la Normandie, la Bretagne et l'Île-de-France. Le recrutement se faisait principalement à La Salpêtrière, qui hébergeait les femmes indigentes et les orphelines. On leur enseignait à lire, à tricoter, à faire de la lingerie, de la broderie et de la dentelle; on leur donnait un solide enseignement religieux.

«Une fois embauchées, les "filles du roi" étaient dirigées vers un port de mer, soit Dieppe, soit La Rochelle, où elles embarquaient sur des navires en direction du Canada.»

Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec : des origines à 1791, Montréal, 1995.

LA CONTRIBUTION DU ROI DE FRANCE

Le roi défraie le coût de la traversée et dote les filles du roi de quelques biens essentiels. Leurs hardes se composent finalement de bien peu de choses : un petit coffre, appelé cassette, destiné à ranger des bijoux ou de l'argent et quelques vêtements dont une coiffe, un bonnet, une paire de bas, des gants et un mouchoir. On leur remettait aussi des accessoires pour la couture : des épingles, des aiguilles, du fil et des ciseaux. À ce petit bagage s'ajoutaient la somme de deux livres en argent pour la traversée et généralement une dot de cinquante livres pour leur établissement au sein de la colonie.

Contre vents et marées, la traversée était longue et pénible. Les passagers s'embarquaient sur les navires pour une durée approximative de deux à quatre mois. Bien des passagers périssaient de faim, de soif et de maladie.

LA LONGUE TRAVERSÉE

Les filles du roi s'embarquaient sur des navires à destination du Canada soit de Dieppe, soit de La Rochelle. On confiait la direction de chaque contingent de ces émigrantes à une femme de France ou de la Nouvelle-France, bien recommandée et capable de maintenir les protégées sous une discipline rigoureuse, dans des vaisseaux peu confortables où elles étaient en contact avec les matelots, les engagés et les soldats. Seulement quelques noms de ces accompagnatrices subsistent dans les écrits, dont madame Jean Bourdon, dite Anne Gasnier, et la demoiselle Élisabeth Estienne.

Sylvio Dumas, Les filles du roi en Nouvelle-France, Québec, 1972.

L’ÉTABLISSEMENT DES FILLES DU ROI EN NOUVELLE-FRANCE

En Nouvelle-France, on se marie pendant la période d'arrivée des navires, c'est-à-dire du mois d'août au mois d'octobre.

Accueillies à leur arrivée chez les religieuses ou logeant chez des bienfaiteurs, les filles du roi étaient rapidement mariées. Comme la population de la colonie était majoritairement composée d'hommes, le choix des prétendants ne manquait pas pour les nouvelles arrivantes. Elles pouvaient se permettre de choisir le parti le plus avantageux, le mieux étant d'avoir une habitation. En 1666, lors du recensement, on dénombre 719 célibataires masculins âgés de 16 à 40 ans et seulement 45 filles célibataires dans la même tranche d'âge.

Mère Marie de l'Incarnation écrit, en parlant des hommes :

«les plus avisés commencent à faire une habitation un an avant de se marier parce que ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti. C'est la première chose dont les filles s'informent, et elles font sagement, parce que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant d'être à leur aise».

Les nouvelles épousées et leur mari s'établissent sur des terres boisées, en profitant des secours accordés par le trésor royal. Vivant dans des maisons de bois rustiques, ils s'attaquent vigoureusement à la forêt avec des outils primitifs et la force de leurs bras.

En 1665, Marie de l'Incarnation écrit :

«Ce païs est riche (...) les bleds, les légumes et toutes sortes de grains y croissent en abondance. Néanmoins [cela] n'empêche pas qu'il n'y ait ici un grand nombre de pauvres; et la raison est que quand une famille commence une habitation, il lui faut deux ou trois années avant que d'avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles et d'une infinité de petites choses nécessaires à l'entretien d'une maison : mais ces premières difficultez étant passées, ils commencent à être à leur aise, et s'ils ont de la conduite, ils deviennent riches avec le temps, autant qu'on le peut être dans un païs nouveau comme celui-ci. Au commencement ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse qui est abondante en hiver. Et pour le vêtement et les autres ustenciles de la maison, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpante qu'ils vendent bien cher. Aiant ainsi le nécessaire, ils commencent à faire trafic, et de la sorte ils s'avancent peu à peu.»

Guy Oury, Marie de l'Incarnation, ursuline (1599-1672), correspondance, Solesmes, 1971.

Source : Musée de la Civilisation du Québec. Voir Références.

 

Filles du roi